Édition : Mulhouse/Sud-Alsace - 12 octobre 2026

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Bernard Latuner – Créer encore parce qu’il reste tant à dire

Depuis près de soixante ans, Bernard Latuner peint le monde autant qu’il le questionne. Artiste engagé, profondément humaniste et amoureux de la nature, le Mulhousien n’a jamais cessé de porter un regard critique sur son époque. À travers ses œuvres, les animaux menacés, la société de consommation et les laissés-pour-compte deviennent les témoins d’un monde qu’il refuse de regarder disparaître en silence.

Passé par l’École des Beaux-Arts de Mulhouse, Bernard Latuner affiche un parcours classique, à une exception près : il y entre à seulement 14 ans, grâce à une dérogation spéciale. Quelques années plus tard, Mai 68 contribue à façonner l’artiste et l’homme engagé qu’il deviendra. Depuis, les décennies ont passé mais son regard n’a rien perdu de son acuité. Bernard Latuner observe, questionne et conteste. Et il n’est pas du genre à mâcher ses mots. « Je suis en désaccord avec notre époque et ce qui me fâche aujourd’hui, c’est de voir le monde gouverné par des débiles actifs », lâche-t-il. L’environnement occupe une place centrale dans son travail. La disparition progressive des espèces animales nourrit depuis longtemps sa réflexion. « Le dernier rhinocéros blanc en liberté a été abattu en 2014, rappelle-t-il avec tristesse. Les animaux représentés dans les grottes de Lascaux étaient présents depuis la Préhistoire et on ne peut que constater la disparition de ces êtres présents depuis des millénaires… » 

Faire entrer le sauvage dans nos salons
Cette prise de conscience donnera notamment naissance à une série intitulée 2013, Fin de la Préhistoire. Aujourd’hui encore, Bernard Latuner représente des espèces menacées, à l’image du lynx ou de l’éléphant, mais aussi des animaux souvent rejetés ou mal aimés, comme le corbeau. Il les fait surgir dans nos intérieurs, presque comme des intrus. Une manière de confronter directement l’homme à une nature qu’il tient habituellement à distance. « Vous avez le canapé, symbole de notre société de consommation, et un jaguar qui traverse votre salon. Et ces œuvres d’art sont prisées par les collectionneurs. Il faut pouvoir vivre avec ! » À travers cette confrontation entre confort domestique et monde sauvage, l’artiste interpelle sans donner de leçon. Bernard Latuner travaille principalement à la peinture acrylique et nourrit une affection particulière pour la peinture romantique du XIXe siècle. « Les artistes de cette époque ont aimé la nature. Ils parlaient aux arbres avant de les peindre. » Tous les mercredis après-midi, depuis cinq ans, Bernard Latuner anime des ateliers à destination de personnes autistes. Là encore, l’art devient un moyen d’expression, d’émancipation et de rencontre. « Je leur donne des cours et certains se sont lancés dans une carrière artistique. Ce sont des personnes qui sont mises en marge par notre société. » Ces ateliers ouvrent aussi des espaces de réflexion autour de la place que chacun peut trouver dans une société où la réussite est souvent mesurée à l’aune de l’argent. Des moments d’échange et de transmission que Bernard Latuner savoure pleinement. Aujourd’hui, celui qui se décrit lui-même comme un « homme âgé » ressent pourtant une forme d’urgence. L’urgence de continuer à créer, à transmettre et à dire ce qu’il pense, tant qu’il en a encore la possibilité. « C’est la passion qui m’a fait tenir toutes ces années. Chaque individu a sa façon de contester. Après, on peut tout aussi bien avoir la position inverse de celle de la contestation, fermer les yeux sur ce qui nous entoure et se montrer plus romantique, sans regarder l’endroit où l’on vit. C’est une position aveugle qui peut être elle aussi très, très belle. » Après soixante ans de création et de contestation, Bernard Latuner n’a donc toujours pas décidé de fermer les yeux. Tant qu’il lui restera quelque chose à défendre, à dénoncer ou à transmettre, il continuera de faire de la toile un espace de liberté.

Emilie Jafrate

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